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Liberté d’inexpression : entretien avec Anne-Sophie Chazaud

20 décembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes

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Liberté d’inexpression : entretien avec Anne-Sophie Chazaud

Liberté d’inexpression : entretien avec Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud a publié à l’automne un ouvrage remarquable sur la liberté d’expression ou plutôt son substitut contraire, Liberté d’inexpression : Des formes contemporaines de la censure (éditions de l’Artilleur). Nous publions un court entretien qui ne rend compte qu’imparfaitement de son ouvrage, un excellent cadeau de fin d’année pour illustrer la liberté d’opinion. Les intertitres sont de notre rédaction.

Com­ment avez-vous eu l’idée de ce livre ? Quelle a été sa genèse ?
Ce pro­jet de tra­vail est issu d’un con­stat qui s’est imposé à moi de manière à la fois insi­dieuse et vio­lente. Insi­dieuse car je perce­vais, comme beau­coup de nos conci­toyens, depuis des années, le sen­ti­ment d’un étau se resser­rant autour de notre lib­erté de parole, laque­lle demeure tou­jours une porte d’entrée (et de sor­tie) ouvrant sur notre lib­erté d’opinion. A mesure que le gauchisme cul­turel deve­nait hégé­monique (ce qui est sa posi­tion objec­tive et con­stam­ment ren­for­cée depuis plus de 40 ans) et con­for­t­ait sa rente de sit­u­a­tion dom­i­nante — dans toutes les instances du pou­voir notam­ment cul­turel, médi­a­tique, édu­catif mais aus­si, en dépit des « alter­nances » poli­tiques de façade, au sein même du pou­voir poli­tique -, il deve­nait de plus en plus dif­fi­cile de tenir un dis­cours cri­tique sur de nom­breux sujets, tou­jours plus nom­breux d’ailleurs : qu’il s’agisse des ques­tions liées au genre, aux rap­ports hommes/femmes, aux prob­lèmes causés par la crise migra­toire, aux dan­gers du com­mu­nau­tarisme, aux ques­tions d’identité cul­turelle, à la cri­tique de l’islam (par-delà même la dénon­ci­a­tion de l’islamisme) ou encore à de nom­breux autres sujets cou­vrant toute la gamme des ques­tions socié­tales. Il n’est pas jusqu’à la langue elle-même qui ne fasse désor­mais l’objet d’une sorte de red­outable police de la pen­sée à tra­vers les tri­pa­touil­lages ineptes de l’écriture dite inclu­sive ou les con­stantes refor­mu­la­tions et euphémi­sa­tions qu’elle subit.

Charlie et la suite

Mais ce con­stat s’est égale­ment imposé de manière vio­lente à tra­vers notam­ment le mas­sacre de la rédac­tion de Char­lie Heb­do dont les mem­bres furent tués pour avoir car­i­caturé l’islam mal­gré les men­aces, ou encore les très nom­breux lyn­chages subis par tous ceux, célèbres ou anonymes, qui ont osé porter courageuse­ment une parole non col­lab­o­ra­tionniste sur cette ques­tion. Les affaires Mila ou Samuel Paty sont une illus­tra­tion de ce phénomène qui peut s’abattre désor­mais sur cha­cun. L’autocensure devenant le point d’intersection pré­cis des cen­sures insi­dieuses et des cen­sures violentes.
J’ai donc souhaité com­pren­dre com­ment fonc­tion­nait cette nou­velle inqui­si­tion, quels en étaient les mécan­ismes, les formes divers­es, les ressorts et en mesur­er égale­ment l’étendue.

Vous dites que les « cen­sures font sys­tème » pou­vez-vous préciser ?
À mesure que je tra­vail­lais, cher­chais, analy­sais, il m’est en effet apparu que la cen­sure con­tem­po­raine fonc­tion­nait, en France, grâce à une artic­u­la­tion très par­ti­c­ulière entre dif­férentes formes de pres­sions. Il y a la cen­sure socié­tale, évo­quée plus haut, issue du mono­pole idéologique du gauchisme cul­turel. Cette forme de cen­sure est la plus évi­dente à met­tre en lumière, la plus « facile » à cern­er, d’autant qu’elle s’exprime au grand jour, de manière volon­tiers hys­térique et vin­dica­tive (et sou­vent grotesque), mil­i­tante, bruyante. Mais cette cen­sure ne serait rien si elle ne pou­vait compter sur la pres­sion juridi­co-judi­ci­aire d’une part, et poli­tique d’autre part, ces trois mécan­ismes fonc­tion­nant ensem­ble comme lar­rons en foire du fait d’une grande porosité idéologique.

La loi de 1881 défigurée

Au plan juridique, le régime de la lib­erté d’expression est pro­tégé en France par la fameuse loi de 1881 dite loi sur la lib­erté de la presse. Mais celle-ci n’a cessé de subir de très nom­breuses mod­i­fi­ca­tions, amendée par plus de 400 textes, visant à en lim­iter la portée, si bien qu’elle finit par porter assez mal son nom. Par ailleurs, nous souf­frons d’une patholo­gie nationale spé­ci­fique car­ac­térisée par l’inflation lég­isla­tive mais aus­si par le fléau des lois dites mémorielles, qui vien­nent se mêler de cen­sur­er la pos­si­bil­ité même du débat his­torique (par exem­ple). L’empilement de lois lib­er­ti­cides (par­tant tou­jours de bons sen­ti­ments dont l’enfer est pavé) a fini par pro­cur­er aux activistes mil­i­tants toutes les armes néces­saires afin d’instrumentaliser la jus­tice dans un but inquisi­to­r­i­al et l’on a tôt fait désor­mais de se retrou­ver sur les bancs de la 17è cham­bre cor­rec­tion­nelle… C’est ce qu’on a par exem­ple appelé le jihad des tri­bunaux, avec pour exem­ple le procès abject ten­tant (finale­ment en vain) d’éreinter Georges Ben­sous­san. Cette pri­vati­sa­tion de la cen­sure, con­fiée aux mains des asso­ci­a­tions, mil­i­tants etc, n’aurait toute­fois pas été pos­si­ble sans que le pou­voir poli­tique (lég­is­latif en l’occurrence) ne leur en ait fourni tous les out­ils juridiques.

Dispositifs liberticides

Pour finir, la cen­sure poli­tique elle-même, dans son accep­tion clas­sique, opère un grand retour assez car­ac­téris­tique du post-social­isme macronien, très fer­tile en dis­posi­tifs lib­er­ti­cides de toutes sortes, et tou­jours, bien sûr au nom du Bien. Les lois anti fake news, les dis­posi­tifs prévus par la loi Avia (qui, ne l’oublions pas, prévoy­ait dans son exposé des motifs –et donc, dans son « esprit », pour repren­dre l’expression de Mon­tesquieu- de cen­sur­er l’ « islam­o­pho­bie », c’est-à-dire le droit français impre­scriptible de cri­ti­quer les reli­gions), certes reto­quée par le Con­seil Con­sti­tu­tion­nel mais qu’on ressort des car­tons en instru­men­tal­isant de manière assez hon­teuse l’assassinat de Samuel Paty, l’obsession idéologique pour des dis­posi­tifs pré­ten­dant lut­ter con­tre la « haine » (et per­me­t­tant en réal­ité une cen­sure de type poli­tique et idéologique con­tre toute pen­sée dis­si­dente), la répres­sion bru­tale des oppo­si­tions sociales, la loi sur le secret des affaires (qui vient impacter lour­de­ment le jour­nal­isme d’instigation et la lib­erté des sources et lanceurs d’alerte), le fameux arti­cle 24 de la loi de sécu­rité glob­ale, le ren­force­ment des mécan­ismes de cen­sure sur les réseaux soci­aux qui inter­vi­en­nent désor­mais directe­ment dans le jeu poli­tique (cam­pagne élec­torale améri­caine, inqui­si­tion menée con­tre la lib­erté d’expression sur la ges­tion de la crise san­i­taire etc.) par porosité idéologique entre la gou­ver­nance des GAFA et le pou­voir poli­tique néo-libéral/­mon­di­al­iste… : tout cela per­met d’affirmer que le paysage de la lib­erté d’expression est par­ti­c­ulière­ment sinistré.
Il importe de bien com­pren­dre que ces trois types de cen­sures for­ment un sys­tème, une mécanique bien huilée dont il est extrême­ment dif­fi­cile de s’extraire : cen­sure sociétale/militante, cen­sure juridi­co-judi­ci­aire, cen­sure politique.

Les choses bougent depuis trois ans dans le monde médi­a­tique, dans le bon ou le mau­vais sens ?
Les médias sont au cœur (à leur corps défen­dant, le plus sou­vent) d’un remaniement com­plet des pra­tiques d’expression et d’accès à l’information, à l’ère du numérique et des réseaux soci­aux. Les espaces de débat pub­lic libre se sont diver­si­fiés, démoc­ra­tisés, et le « monde médi­a­tique » (enten­dons par là les médias tra­di­tion­nels main­stream) a per­du sa sit­u­a­tion monop­o­lis­tique en ter­mes de pre­scrip­tion et de fab­rique de l’opinion. Votre pro­pre site en est l’illustration, per­me­t­tant de jeter un éclairage cri­tique sur les pra­tiques médiatiques.

Les médias de grand chemin se protègent

C’est d’ailleurs la rai­son pour laque­lle, sou­vent, ces mêmes médias sont les pre­miers à con­spuer les­dits réseaux soci­aux accusés de tous les maux, sous cou­vert de lutte con­tre les fauss­es infor­ma­tions, de lutte con­tre la haine etc. (relayant ain­si bon pied bon œil la vul­gate du pou­voir sur ce sujet) : il s’agit surtout de pro­téger son ter­ri­toire. Pour­tant, ces réseaux, qui don­nent certes par­fois l’occasion à cer­tains de dévers­er leur « haine » (ce qui est puni d’ores et déjà par la loi, à sup­pos­er qu’on veuille bien se don­ner la peine de l’appliquer) sont un lieu désor­mais incon­tourn­able d’exercice de la démoc­ra­tie, une ago­ra indis­pens­able et qui per­met sou­vent de faire sur­gir des vérités qui, sinon, som­meilleraient au fond des bois. Le numérique per­met quant à lui à des sup­ports d’information alter­nat­ifs (pure play­ers par exem­ple) de voir le jour, dans une réelle indépen­dance par rap­port à la con­cen­tra­tion car­ac­térisant les médias tra­di­tion­nels (et leur prox­im­ité entre milieux d’affaires qui les pos­sè­dent et pou­voir politique).

Recul relatif de la pensée unique

Sous l’effet de cette dynamique bien­v­enue, la pen­sée unique, le poli­tique­ment cor­rect sont con­traints de reculer même s’ils demeurent encore très présents (songeons par exem­ple à la calami­teuse absence de réel plu­ral­isme au sein de l’audiovisuel pub­lic, pétri de bons sen­ti­ments et don­neur de leçons).
En dépit des pres­sions (généreuse­ment relayées par le CSA), le suc­cès d’une émis­sion comme celle d’Eric Zem­mour sur CNews, ou encore du lance­ment de la revue Front Pop­u­laire (dans un autre style), démon­trent qu’il y a désor­mais de la place pour une infor­ma­tion réelle­ment diver­si­fiée au plan idéologique. Pour autant, cette « libéra­tion » d’une parole non con­sen­suelle, con­traig­nant le dis­cours médi­a­tique à un réel débat dialec­tique auquel il n’était plus habitué, ne sig­ni­fie pas que la par­tie démoc­ra­tique est gag­née. Les procès en dis­qual­i­fi­ca­tion pour com­plo­tisme sup­posé, pour « fake news » et autres obses­sions du « sys­tème » tra­di­tion­nel sont à l’offensive, ren­for­cés par l’hystérie san­i­taire et la ten­ta­tive de ver­rouil­lage du débat sur cette question.
Le main­tien ou la recon­quête de la lib­erté d’expression con­tre les pres­sions de la cen­sure seront donc à men­er sans la moin­dre faib­lesse et avec une vig­i­lance accrue dans les temps chao­tiques que nous traversons.

Lib­erté d’inexpression : nou­velles formes de la cen­sure con­tem­po­raine, 2020, L’Artilleur, 204 p., 18 €
Anne-Sophie Chaz­a­ud est philosophe et essayiste.

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